Absinthe...

Intro

le 09/01/2008 à 23h03

Je fulminais. La fureur montait comme un poison dans mes veines, atteignait mon coeur, elle m'étouffait, me mordait, tel un serpent malfaisant qui prendrait plaisir au malheur des gens. Mais dans ce venin noir et mortel qui me rendait folle, restait un espoir, une lumière salvatrice, un flambeau ailé, un ange guerrier qui venait à mon secours, avec pour toute arme une phrase, la dernière que j'avais entendue de lui. La vie est belle. La vie est belle... Mais comment croire en cette phrase quand tout n'est que ruse, vice et malfaisance...



Il m'était impossible de me souvenir comment j'en étais arrivée là. Au fond du gouffre... injustice. Haine. Désespoir. "La vie est belle"... jamais expression n'avait parue aussi fausse à mes yeux qu'aujourd'hui. Trahie par mes proches, ceux en qui j'avais placé ma confiance. Sans raison. Tout ceci ne rimait à rien ! Et remuer autant de sombre pensées ne faisait que m'enfoncer davantage dans une inévitable dépression.
"La vie est belle"... je pris ma tête à deux mains et m'accroupis dans l'angle froid du vétuste bâtiment où je me trouvais. Ne voulant voir personne, en compagnie seule du lugubre silence qui m'accompagnait. Un nom me vint à l'esprit, nom que j'aurais voulu chasser au loin, oublier à jamais. "Nathaniel"... S'insinuer ainsi dans mes pensée me sembla insupportable de sa part. Laisse moi broyer du noir! Dès que j'essaie d'arrêter de penser à toi, faut que tu te rammènes afin de hanter mon esprit. Dégage ! Je te hais, non la vie n'est pas belle Nathaniel, ou tout du moins pas quand tu es là ! Sors immédiatement de mes pensées, traître infame.



Oui toi, infâme! Toi qui m'avais séduit par de si belles et si douces paroles, toi qui étais resté à mes cotés... Nathaniel... Le plus étrange est que ton nom ne peut quitter mon esprit, et que mon coeur ne peut cesser de battre si fort,si fort... Quel sort m'as tu jeté, à quelle prison impie m'as tu condamnée?
Sans toi je ne suis rien, et je passe mon chemin en portant seul ma lanterne, pâle lumière de luciole, au milieu des ténèbres de la solitude...
Que m'as tu ôté, que m'as tu enlevé? Que n'ai je pour toi quitté? J'ai tout sacrifié, préféré tout oublier, mais cruels sont les songes de l'amour, et plus perfides encore sont ses promesses...
Je nous revois encore, tout les deux, contemplant ce magnifique paysage aux couleurs d'outre-mer. Ce ciel, nacré, et cette aurore, ensemble partagée qui semblait tout annoncer... Quels innocents nous étions alors... Ou était-ce encore une de tes perfidies, quelques lignes d'un scénario, par toi et pour toi écrit à l'avance? Tous ces mots échangés, n'étaitent-ils finalement que ruses et feintes? Toutes ces promesses échangées étaient-elles déjà destinées à se briser? Pense donc, si jamais tu m'entend encore, à ce que tes actes irresponsables et cruels ont causé...


Arrêter de penser à toi. T'oublier, te chasser de mes pensées. Si seulement cela était possible... inspirant à grandes bouffées consulsives la cigarette consummée que je tenais, je me levai et regardai par le carreau brisé le paysage morne et insipide qui s'offrait à moi. Une suite d'immeubles grisâtres, l'asphalte d'une rue vide de monde. Plongée dans ma contemplation, je n'entendis pas l'individu qui arrivait dans mon dos. Un jeune homme brun, pâle, en somme assez banal.

- Nathaniel...



-Tu fumes toujours? lanca une voix moqueuse. Tu vas te détruire la santé tu sais!

Bien sûr, je me détruisais. Bien sûr ma santé, mon énergie, mon espoir, mon bonheur, tout déclinait en moi, et tout ne serait bientôt plus qu'un rêve éveillé dont je serais l'héroïne transparente, pâle et floue qui ne vivrait qu'à moitié et seulement aux yeux des autres.

Les autres... Les autres... Ils ne sauraient pas, les autres, pas un ne pourrait se douter que j'avais été envoutée, possédée et ruinée par cet être qui passe pour insignifiant, et dont personne ne connaitrait l'existence s'il n'avait pas eu ce nom si étrange - si beau...
Ils ne sauraient pas et s'obstineraient à répéter " C'est triste quand même, je ne sais pas ce qui lui a pris... Quelle idée de boire et de fumer autant! Il paraît même qu'elle se droguait... Et certains disent avoir vu des cicatrices sur ses poignets...Tu as vu comme elle était maigre aussi!", à quoi quelqu'un d'autre répondrait invariablement "Pourtant elle paraissait équilibrée, cette petite. Souriante, joyeuse, très intelligente ; elle était première de sa classe. Mais il faut être bête, quand même, pour se ruiner la santé à ce point!"

Et ils jetteront une petite pensée vers moi en passant à côté de mon cercueil, comme ça, parce qu'il le faut bien, la pauvre. Et puis ils penseront qu'ils sont bien gentils de penser à moi qui ai égoïstement gâché la vie de toute ma famille en me fichant en l'air sans penser à elle, ni à mes amis. Mais ils seront réconfortés ; ils sauront qu'eux, ils ne seraient pas assez stupide pour descendre le long de cette pente-là, eux ils savent qu'ils ne faut pas se laisser entraîner.
Et puis ils m'oublieront.

Les autres, ils ne se douteront pas que cette fille-là les méprisait dans leur vie minable sans autre émotion que celle causée par une augmentation ou une baisse de salaire, ou encore celle de savoir comment se faire voir le mieux possible par leur patron. Ils feront de moi un sujet de discussion durant un repas, et pendant qu'ils engloutiront tout ce qui leur passe sous la main, ils secoueront la tête pour mimer la désolation, en disant "Si c'est pas malheureux... Et puis ils se diront j'ai de la chance tout de même, j'ai un travail et une famille et des amis et une table bien garnie et un ventre bien rempli ; et puis ils penseront à tous ceux qui n'ont pas ça et ils se diront ah on a bien de la chance, oui, bien de la chance, et ils les plaindront. Sans s'imaginer que leurs condoléances si généreuses ne servaient à rien quand elles venaient de la comparaison d'un ventre plein.

Mais lui ! Lui qui se tenait devant moi avec son regard insolent, lui qui était la cause de mon malheur, lui que tout me poussait à détester, lui que j'aimais pourtant, lui, il saurait. Et il ne dirait rien. Il resterait à l'écart avec son air d'être au-dessus de tout, son air mystérieux et songeur qui m'avait attirée à lui. Son air supérieur et dédaigneux, que moi je n'osais pas afficher, me contentant de le penser de tout mon coeur.
Lui qui est l'incarnation de ma vision du monde, l'alter ego de mes pensées matérialisé, lui, m'aura poussée à bout puis s'en sera allé.
Comme ça.


Je tentais de me relever, de sourire, un rien, qu'un tout petit peu. J'essayais de te retrouver, mais tu détournas les yeux, est-ce de honte? Ou bien avais tu encore quelque chose à m'avouer? Tu tremblas un instant, les feuilles mortes de ce début d'automne tourbillonnaient autour de toi, lames orangées qui s'effondraient sur le sol, leur tombeau, leur tertre. Tu me semblais prendre un nouvel éclat, et je commençais à ressentir en moi ce que je tentais désespérement d'oublier, cette affection, de désir mélée...

- Je...je...voulais te voir. De nouveaux élément sont entrés en jeu, et il se pourrait bien que je me soit trompé... Si tel est le cas, je suis désolé. Mais, on ne peut effacer le passé, et plus rien ne sera jamais comme avant... Hé dis, tu m'écoutes ?

Je ne t'écoutais déjà plus... Comme avant... était-ce souhaitable?
Ces images, qui ne cessent d'apparaître, puis de s'effacer... Que se passe-t-il? Pourquoi est-ce que je ne peux plus me souvenir de la suite?

 

Peut-être ne le souhaitais-je pas. Cette vérité trop lourde à porter, je n'en voulais pas. Non...
Tout était noir dans ma tête. Impossible de me souvenir de quoi que ce soit. De ce que je faisais. D'où je me trouvais. De pourquoi j'étais ici, pourquoi tu te tenais à mes côtés, pourquoi... arrêter de penser. De parler. D'agir. De vivre, en fait. C'était tout ce que je désirais, après ce que tu m'as fait subir.

- Sortons d'ici, tu n'es plus toi même...

Me recroquevillant contre cette fenêtre, je repoussai le bras qu'il me tendait. Plutôt sauter que d'accepter une telle aide. Mais, poussée par je ne sais quoi, je me détournai du carreau et commençai à suivre Nathaniel dans la descente du sordide escalier.

 

Les marches crissaient sous mes pas, et l'on entendait, ça et là, fuir quelques rats, poussant de petits cris stridents. Je m'effondrai au sol, ma tête tournait...Une voix me ramena à la réalité.

-
Fais attention! Tu vois bien, tu n'es plus rien, plus qu'une ombre de...

Je perdis encore le fil. Une ombre... C'est ce que je suis, ce que j'ai toujours été, oui, une ombre parmi les vivants... Une être qui s'efface, qui part à la dérive, sans amarres aucunes...
Ma tête cogna le rebord d'une fenêtre, un mince filet de sang passa devant mes yeux... Mon dieu, mais qu'ai-je donc fait pour en arriver là? Et lui, qui blêmit, alors qu'entre cette silhouette, dans le fond...

-Professeur, que faites vous...murmure-t-il, un rien affolé.

-Mon travail, rien de plus. Ainsi tu l'as retrouvée... Elle ne va pas bien du tout... Dans ce cas, je crains fort qu'il ne me reste plus qu'une seule solution...

Mais, que me veut-il, celui là?

 

Nathaniel contempla un instant cet homme, environ trente cinq ans, enveloppé dans un grand manteau de cuir sombre et usé. Il semblait le connaître, je ne l'avais jamais vu de ma vie. Peut n'aurait-il d'ailleurs pas fallu qu'il se trouve justement à cet endroit en ce moment. En tout cas, sa présence ne semblait pas ravir Nathaniel, qui recula lentement.


-Mais... vous n'êtes pas sérieux, cela n'était pas prévu dans...bégaya Nathaniel, tentant en vain de reprendre le contrôle de soi-même. Il était blême, le visage tendu. Ses yeux semblaient ternes, et sa main commençait à trembler imperceptiblement. Il se retrouva acculé contre le mur. Je n'avais alors pas remarqué à quel point il était arrivé fatigué.
L'homme rit, j'eu des frissons dans le dos. Ce rire était glacial, ténébreux, tranchant. Je me reculai un peu plus dans la pénombre. Cet homme... Quelle frayeur! Je n'avais jamais rien ressenti de tel. Et pourtant, il me tendit la main. Que pouvais-je faire d'autre alors que d'accepter? Mon état m'interdisait de toute les façons de refuser.... Je le suivis alors, non sans jeter un regard passablement vague à Nat'. Il paraissait troublé, quelque chose devait le déranger dans toute cette histoire, mais je ne savais pas quoi. C'est à ce moment l'a que l'inconnu prit la parole :

"-Je suis le docteur Azumi, spécialisé dans les maladies psychiques. Ma présence ici ne doit donc pas vraiment t'étonner. Je vois maintenant dans ton regard cette question: Comment m'avez vous retrouvé? Là encore, la réponse est simple, c'est ton ami ici présent qui m'a averti de la gravité de ton affection et des risques mortels que tu encourais. Je croyais pouvoir te mettre dans une clinique, mais je ne m'attendais vraiment pas à ça... tu es...

- Tu es très différente des autres malades..., continua le Dr Azumi, pour ainsi dire, tu...

- Je ne suis pas malade,
murmurai-je. Laissez-moi...

Les mots venaient avec peine, je me serais écroulée si Nathaniel ne m'avait pas retenue. Je savais bien que j'avais besoin d'aide, mais rien que l'idée d'être enfermée dans ce que cet homme appelait innocemment une "clinique" me répugnait. Je ne suis pas folle, je ne suis pas malade. J'ai juste l'ardent désir de sortir de ces ténèbres où l'on m'avait délibérémment jetée, océan de désespoir.

- Ta psychose n'est due qu'à ta vraie nature, et si tu acceptes de me suivre, mes traitements te permettront d'y remédier...

Je le regardai sans comprendre. Que voulait-il dire par ma "vraie nature" ? Me tournant vers Nathaniel, je m'aperçus que lui non plus ne comprenait pas, ou seulement en partie. Il regarda Azumi d'un air suppliant, ce à quoi le professeur se contenta de répondre par un mystérieux sourire.

- Suis-moi. Je suis le seul en mesure de répondre à tes attentes.

Je reculai, instinctivement. Cela s'annonçait encore pire que ce que j'avais imaginé. Je commençais à y voir plus clair... Cet homme... Il me rappelait quelque chose... Son bras amorça une boucle menaçante à une vitesse fulgurante. Sans le savoir, je me mis à le regarder avec soudain beaucoup plus d'acuité. Nat' me dirait plus tard que mes yeux avaient virés à l'or, couvert de runes noires. Je perçus le mouvement qu'il me destinait et esquivai, non sans quelques difficultés. Une voix rageuse retentit dans ma tête :

- C'est bien ce que je pensais. N'utilise pas ton pouvoir, il te coûterait beaucoup trop d'énergie. De plus, tu le manipules de façon bien erratique... Tout comme ton père... Savais-tu que ce don est héréditaire, et il ne se transmet que dans une seule famille : la nôtre! Viens, et regarde bien!

Dans les yeux du docteur apparurent des écritures étranges, rouges sang, et je me sentis alors sombrer. J'entendis néanmoins sa voix poursuivre :
 
-
Le pouvoir de nos yeux est immense, ils peuvent percer les secrets du temps et de l'espace, lire dans les esprits des hommes comme dans un livre ouvert et faire tant d'autres choses encores...Jeune fille, il est grand temps, ta famille et ton clan te rappèlent...
Une seconde guerre pour le pouvoir suprême vient de commencer...

Nat' cria alors :

-Vous voulez donc docteur,répondre à leur défi?

-Je n'en ai plus le choix, malheureusement... Le sang va de nouveau couler pour le contrôle des sept portes des étoiles....



Sans me laisser le temps de répliquer, il m'agrippa par le bras, m'entraînant dans un imposant véhicule noir aux vitre teintées. A l'intérieur se trouvait déjà une femme. Vêtue de façon excentrique, son visage était caché par un tissu de dentelle noir tombant d'un chapeau aux larges bords. Elle se tourna vers moi à mon arrivée, m'appelant familièrement par mon prénom. Malgré le fait que je ne l'ai jamais vue... le véhicule démarra, et je m'aperçus que Nathaniel se trouvait à côté de moi. Je profitai de cet instant pour lui soutirer des informations.

 

-Qu'est-ce qui se passe Nathaniel?

Même à ce moment-là, je ne pus m'empêcher de réprimer un frisson en prononcant son prénom. Il avait pourtant tellement changé!
Où était passé son air hautain et sûr de lui, qu'était devenue sa fierté dédaigneuse, qu'était devenu son orgueil, tout ce sentiment de supériorité qui m'avait fait mourir d'amour?
Car j'étais bel et bien morte, seul un mince fil de lumière et de conscience me rattachait à la vie.

-
Qu'est-ce qu'il se passe, Nathaniel?

J'avai reposé la question avec plus d'insistance.
Soudain, un sentiment oppressant m'emplit la poitrine quand je sentis son épaule s'appuyer contre la mienne. Je sortais de mon état semi-comateux. Et je me rendis compte que ce que je croyais être Nathaniel se révélait être un corps sans vie.
Un glaçon commenca alors à geler ma gorge, le gel prenait possession de mes entrailles, il se répandait à tout mon être qui frissonnait de peur. La peur de se retrouver seule à nouveau. La peur de ne plus rien avoir vers quoi tendre mes efforts désespérés pour refaire surface. La peur du vide. La peur de la mort.

Je me réveillai, le front trempé de sueur, les paumes moites et le coeur battant. Je regardai autour de moi. Tout nétait que béton gris, sinistre. Crasse. Pluie battante. Néant.
Ou suis-je? Que s'est-il passé? Que dois-je faire maintenant?
Autant de questions qui résonnaient dans ma tête. Je fermai les yeux un instant. Où s'arrêtait la réalité? Où commencait le rêve?
Alors que je m'interrogeais ainsi, je ressentis une sensation bizarre. Comme si le fil de lumière qui me raccrochait à la vie s'était rompu. Comme si j'étais tombée au fond d'un gouffre d'où l'on ne revenait pas. Comme si...
Puis je vis à terre deux corps enlacés, les cheveux emmêlés, les mains aggrippées les unes aux autres, leurs bras crispés dans une dernière étreinte.
De leurs yeux coulaient des larmes de sang.



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